L’Amie de La Soupe cie, d’après le duo Icinori

 

L’Amie, c’est le second spectacle dans lequel le duo formé par Eric Domenicone et Yseult Welschinger de La Soupe cie s’emploie à adapter un album illustré du duo Icinori : un coup de foudre qui se transforme en fidélité. Les techniques employées sont en partie différentes, même si on retrouve une fidélité au trait d’origine et à l’hybridation entre 2D et 3D. Encore une œuvre portée avec talent au théâtre, pour un public de jeunes spectateurices qui a bien de la chance qu’on lui propose d’aussi beaux objets de théâtre.

 

C’est pour moi si :

  • j’ai le goût des images douces et psychédéliques qui caractérisent le duo Icinori
  • j’aime les spectacles qui passent beaucoup plus par le visuel que par le texte dans leur écriture
  • j’aime les histoires mystérieuses qui laissent beaucoup de place à l’interprétation personnelle

 

L’expérience de la traduction artistique

L’Amie, que j’ai découvert à Little Villette, est maintenant au festival de Charleville. C’est amplement mérité, vu la qualité du travail fourni par La Soupe cie pour transposer à la scène une œuvre graphique, en fidélité mais avec toute l’intelligence d’une traduction qui emprunte d’autres langages pour ne pas trahir l’esprit d’un texte… ou d’un album illustré, puisque c’est de cela qu’il s’agit ici. Alchimie subtile que de garder ce qui fait le génie de la proposition originelle, tout en la faisant passer par le filtre des adaptations nécessaires pour qu’elle se déploie selon les codes et avec les moyens d’un nouveau vocabulaire artistique.

Eric Domenicone et Yseult Welschinger réussissent encore leur pari, en utilisant un théâtre très visuel, qui utilise au besoin la marionnette pour narrer une histoire d’amitié particulière : parce qu’imprévue, parce que contraire aux premières impressions peut-être, parce qu’inter-espèces, elle dit la possibilité de trouver l’amour là où on ne voyait à priori que l’altérité, voire des raisons de s’inventer des craintes. C’est l’expérience que va traverser le jeune garçon qui, alors qu’il vient de s’endormir, est emporté de sa chambre par une chauve-souris géante. Cette nouvelle relation va lui ouvrir les portes d’un univers fantastique, insoupçonnable, magique… et il en sortira, évidemment, grandi.

 

Métaphore visuelle délicatement séduisante

Pour travailler ce récit dont le texte, léger, est dit en voix off, ce sont les images qui sont motrices dans le récit. Ce sont les illustrations du duo Icinori qui sont reprises, transférées sur du carton découpé, manipulées, déployées sur plusieurs plans superposés, pour faire exister cette aventure épique. Qu’il s’agisse de survoler une ville, de s’enfoncer dans une caverne, d’entrer dans un palais fantastique, il y a toujours quelque chose à mettre en mouvement et en espace. La Soupe cie relève le défi et crée un festin pour les yeux : la palette de couleurs pastel, la finesse du trait, le mouvement un peu magique des images (les personnages découpés sont souvent manipulés avec des tiges ou des tringles, de nombreuses images sont comme cueillies dans les airs avec des écrans qui interceptent des images projetées), c’est vivant, foisonnant, stimulant, en plus d’être très esthétique.

Pour autant, la présence de ces images ne fait pas obstacle au déploiement de l’imaginaire, quand bien même une partie d’entre elles est constituée de projections vidéo, avec le risque qu’un effet de fascination se produise. D’abord parce que les systèmes utilisés (décors qui se déploient dans l’espace, marionnettes qui surgissent de cachettes…) font écho au récit en ménageant de nombreuses surprises, qui, cumulées, génèrent une atmosphère fantastique où tout devient possible, et qui invite nettement à l’émerveillement. En outre, la mise en scène est conçue de telle sorte qu’un travail imaginatif est suscité chez les spectateurices : notamment, la spatialisation du son, avec des mouvements panoramiques qui font exister hors champ des choses qui ne se voient pas au plateau, stimule l’imagination du public.

 

Une belle interprétation au service d’une proposition pleine de mystère

A l’interprétation, Jeanne Marquis et Robin Spitz font un très beau travail. Ils ont quelques marionnettes à manipuler : dans le monde fantastique, particulièrement, l’Enfant et l’Amie sortent de la 2D pour devenir de petites marionnettes en tissu-peluche… qui continuent d’interagir avec des arbres, des animaux, des décors en 2D. Les allers-retours entre l’image à plat et l’objet tridimensionnel caractérisaient déjà le spectacle Et Puis (article ici), et le duo Eric Domenicone et Yseult Welschinger travaille à nouveau les glissements de l’un à l’autre et les juxtapositions qu’il est possible de faire. En dehors de ces deux protagonistes, une foule de créatures étranges peuplent ce spectacle, que les deux manipulateurices doivent également faire exister. Les mouvements sont doux, lisibles, les deux interprètes ont parfaitement compris comment donner vie à l’image sans surjouer le mouvement.

La proposition est audacieuse en ce qu’elle est complexe : le foisonnement des images qui se croisent, la multiplication des espaces de jeu (à la fin de la pièce, la manipulation se passe sur plusieurs tables qui sont autant d’espaces scéniques pour la fiction), le texte parcimonieux qui n’explicite pas tout, tous ces éléments sont autant de prises de risque du point de vue de la lisibilité de la pièce. Sans pousser jusqu’à imaginer d’un très jeune public qu’il puisse tout comprendre des symboles utilisés – comme la présence d’un serpent descendant d’un pommier – la tâche ne lui est pas exagérément facilitée : c’est une confiance qui lui est faite, en même temps que la beauté des images exerce une telle séduction qu’il est sans doute indifférent que certaines transitions un peu rapides se transforment en ellipses dans l’esprit des spectateurices.

L’Amie se présente comme un très beau voyage qui apprend à donner sa confiance et à surmonter ses peurs. Le spectacle est peut-être un peu moins psychédélique que ne l’est l’album – et son sens est peut-être moins ouvert que celui de Et Puis – mais il en restitue bien l’atmosphère générale et le mouvement. A mettre devant tous les jeunes yeux !