"Sillages" de la cie Morbus Théâtre (c) Roland Baduel

« Sillages » de la cie Morbus Théâtre (c) Roland Baduel

 

Sillages est la dernière création de Guillaume Camus – cie Morbus Théâtre. Présentée du 21 au 31 janvier au Mouffetard – Théâtre de la marionnette à Paris, il invite à suivre l’exploit d’une grimpeuse affrontant seule une ascension à haut risque. Le texte signé Faustine Noguès fait intervenir les éléments, les autres vivants, dans un entrelac qui permet d’inscrire cette pièce dans une perspective plus large que celle de la seule intériorité de la sportive.

C’est pour moi si :

  • je m’intéresse aux façons de représenter l’effort extrême, ce qui traverse la personne dont le mental transcende l’état ordinaire pour accomplir un exploit sportif
  • j’aime le théâtre visuel qui cherche à se décentrer d’une vision purement anthropomorphique
  • j’apprécie de suivre un texte complexe tout en accueillant les émotions suscitées par les interprètes

 

Monologue d’une sportive en milieu extrême

Dès les premières minutes de Sillages, on est plongé dans quelque chose qui ressemble à un flux de conscience, l’histoire d’une sportive racontée par elle-même à la deuxième personne du singulier, une voix à la fois interne et externe, prise dans les événements et distanciée. On entre vraiment dans le récit quand la sportive décide d’improviser l’ascension d’une falaise périlleuse. Le récit prend alors sa densité. Seule, sans système d’assurage, à mains nues, la grimpeuse entre en lutte contre elle-même dans un univers où la montagne et les vivants qui l’habitent deviennent des personnages à part entière.

Dès l’apparition sur la scène de la scénographie mobile qui évoque la paroi rocheuse, on sent la tension palpable de l’ascension à venir. Pour l’essentiel, le spectacle suit cette progression vers le haut de Steph Davis, une célèbre grimpeuse américaine, pour se terminer sur un saut en wingsuit. Au cours de cette ascension, la sportive croise le chemin d’animaux, de végétaux et de minéraux, chacun avec sa propre temporalité et ses propres enjeux. Les points de vue humains et non-humains s’entremêlent pour faire vivre un instant l’écosystème qu’est la montagne : indifférent à l’humaine qui n’en fait pas partie, plus qu’un simple décor pour accueillir ses pas, il est, tout simplement, par et pour lui-même, et le texte nous donne à en sentir quelque chose sans pour autant l’anthropomorphiser.

 

Une interprétation en intensité, centrée sur le corps

La pièce est portée à la scène avec une forte composante de jeu de comédien⸱ne, dans lequel le corps prend une place prépondérante. Sabrina Manach, qui joue le rôle de Steph Davis – doublée par diverses marionnettes à échelle réduite qui donnent une vision “plan large” du personnage dans son environnement – offre une interprétation puissante et en même temps nuancée. Elle projette avec beaucoup de force ses émotions, et réalise un travail de voix subtil, avec des glissements entre voix de tête et voix de poitrine, une énonciation très précise, des phrases par longs jets qui la font terminer presque en bout de souffle. Elle est à la fois incroyablement forte et éminemment fragile. C’est un jeu très intense, sur un texte assez dense et rédigé à la deuxième personne du singulier, qui donne une parole qui ne cherche pas le naturalisme : tout le monde n’accroche pas dans le public, mais celleux qui plongent dans la proposition sont rivé⸱es à leur siège.

Il y a dans tout le spectacle un fort engagement du corps sur scène, ce qui renvoie aux précédents spectacles de Guillaume Lecamus qui exigeaient eux aussi beaucoup de leurs interprètes. Cand Picaud se retrouve à manipuler à flanc de décor, accroché à des petites prises d’escalade, le corps du marionnettiste à la recherche de son équilibre tandis que la marionnette se déplace sur la paroi. Cette symétrie entre corps manipulé et corps manipulant, cet engagement du marionnettiste à vue dans quelque chose qui le met en difficulté comme un écho à la situation représentée, est très intéressant. Sabrina Manach imite les positions de corps de la grimpeuse suspendue par une main au-dessus du vide en prenant des poses qui lui demandent une grande tonicité. Cécilia Proteau a un rôle très original et particulier puisqu’elle incarne la plupart du temps des éléments de la montagne, des roches diverses, sur lesquelles Sabrina Manach vient parfois s’appuyer. Cette volonté de faire incarner la montagne elle-même par une interprète est un parti pris fort qui donne une importance considérable à cette entité. La montagne transcende alors la fonction de simple décor à laquelle d’autres metteur⸱euses en scène l’auraient sans doute reléguée.

Une mise en scène audacieuse pour un résultat probant

Sillages apparaît comme un spectacle avec de forts partis pris, un vrai geste artistique qui ne se force pas à trouver le moyen de plaire à tout le monde à tout prix. C’est peut-être au niveau de l’utilisation de la marionnette qu’il se révèle le plus classique, au final. Les marionnettes sont beaucoup plus manipulées que cela n’est habituel dans les spectacles de Guillaume Lecamus, qui dans ses œuvres précédentes employait plutôt un théâtre d’effigie, où l’interprète “parle pour”, l’objet représentant le personnage étant posé immobile devant lui. Dans Sillages, même s’il y a de longs passages où la marionnette de Steph Davis est immobile, ce n’est que pour refléter l’immobilité du personnage lui-même, accroché à flanc de falaise : le reste du temps le mouvement est bien présent.

La scénographie est inventive, avec une figuration réussie de la paroi de la montagne à pic, une minuscule marionnette perdue dans un décor immense par rapport à son échelle, et des plans inclinables et déplaçables qui multiplient les angles de vue. La consistance minérale de la roche est rendue d’une façon pas tout à fait réaliste et pourtant très convaincante, un décalage léger mais très intéressant de ce fait. C’est un spectacle contemplatif malgré de forts enjeux pour le personnage, qui l’amènent parfois à des sortes de crises. Le texte prolixe et rythmé devient comme une litanie, les changements au plateau provoquent des noirs assez étirés qui sont autant de moments qui permettent aux spectateurs et aux spectatrices de retrouver une certaine intériorité, en écho à celle de l’héroïne-narratrice.

Très peu de musique est employée, la bande son est faite surtout des sons de l’environnement : des cris d’animaux, des ambiances sonores qui facilitent l’immersion. L’idée d’introduire les autres vivants du lieu avec des cartons qui indiquent leur nom et un petit résumé de qui ils sont produit un décalage qui vient briser le fil de la narration, ce qui n’est pas toujours confortable pour les spectateurices – même si c’est instructif, il n’est pas sûr que le supplément de connaissances vaille de mettre en péril la poésie, surtout que se jouent ici des choses fondamentales : le vertige de la prise de risque, l’affrontement des pulsions de vie et de mort, la joie intense aussi de se sentir au monde, en harmonie avec le reste de ce qui le compose.

Une langue belle au service d’une narration morcelée

L’écriture de Faustine Noguès fonctionne au niveau de la langue : le rythme est beau, les images sont bien construites, il y a de la poésie et une certaine âpreté qui va très bien au sujet. Cependant, du point de vue de la structure, la tentative de rendre compte d’une multiplicité de points de vue (insectes, animaux, champignons…) fonctionne sur un mode qui demande beaucoup d’effort au public. La narration , interrompue, doit sans cesse être reprise, et les membres du public doivent faire une effort actif pour se replonger sinon dans l’illusion du moins dans les enjeux de cette ascension en solitaire. C’est comme si on ouvrait des pages Wikipédia au milieu d’un récit : instructif, mais en tension avec la poésie du reste du texte. En outre, plusieurs fausses fins jalonnent le spectacle, ce qui peut être déroutant pour le spectateur ou la spectatrice. Cela demande un effort supplémentaire pour raccrocher plusieurs fois à une histoire dont on pouvait penser qu’elle était parvenue à son terme, surtout à la fin de l’ascension.

L’effort pour décentrer le récit de l’héroïne humaine et faire exister tout cet endroit, les animaux, les végétaux, les minéraux, est très louable. On réalise bien quels décalages d’échelles de temps et d’enjeux créent de la friction entre tous ces éléments juxtaposés, pour la plupart en symbiose les uns avec les autres dans un système d’interdépendances, où l’humaine paraît plutôt comme une intruse, même si elle se raconte qu’elle ne fait qu’une avec la paroi. Son dialogue intérieur, de ce point de vue, a une ambiguïté intéressante : i tient à la fois d’une sorte de transe mystique et à la fois d’une histoire qu’elle semble se raconter à elle-même pour se convaincre que son geste terriblement risqué est justifié par un sens transcendant. Son épiphanie à flanc de paroi peut alors prendre plusieurs sens, selon la façon dont on le reçoit.

La compagnie Morbus Théâtre, connue pour ses spectacles engagés et ses mises en scène exigeantes, a une fois de plus réussi à créer une façon unique d’approcher son sujet, en donnant une grande attention à ce qui est humain dans ce geste sportif. En même temps il y a une présence très juste de l’environnement montagneux sur la scène, un écosystème qui a sa propre destinée. Sillages s’inscrit plus dans une démarche écologiste, voire écosophique, que dans la perspective de critique sociale qui marquait davantage des spectacles précédents comme 2h32 ou 54 x 13. C’est une nouvelle tonalité, et elle est traitée avec intelligence.

 

Le spectacle est visible jusqu’au 31 janvier 2026 au Mouffetard – Centre national de la marionnette à Paris.