"ET PUIS" de La Soupe cie (c) La Soupe cie

« ET PUIS » de La Soupe cie (c) La Soupe cie

 

ET PUIS est un spectacle de théâtre visuel mêlant ombres, marionnettes 2D et 3D, adapté par Eric Domenicone et Yseult Welschinger de La Soupe cie à partir de l’album illustré du même nom dessiné par le duo ICINORI. Une symphonie visuelle toute en fluidité, où la narration par l’image emmène les spectateurices dans la visite au fil des saisons d’un paysage qui se transforme. Délicat et poétique, de la dentelle pour les jeunes spectateurices.

 

C’est pour moi si :

  • j’ai des enfants et je veux stimuler leur imaginaire avec ce qu’il se fait de plus beau
  • je n’ai pas d’enfants (ou je les laisse à la maison) mais je veux stimuler mon imaginaire à moi
  • je recherche une narration presque purement visuelle et musicale

 

Au début était le plus beau des albums

L’aventure de ce spectacle commence par la découverte d’un album dessiné très singulier : ET PUIS, du duo ICINORI, une suite d’illustrations présentées en double page, qui dépeint planche après planche un paysage fourmillant de vie et de détails, qui évolue à mesure du passage des mois et des saisons. Les couleurs pastel et la ligne claire, le mélange de réalisme naïf et d’éléments fantastiques, le mélange d’éléments naturels et de la présence humaine, les références à d’autres oeuvres picturales, tout cela se mêle dans une composition heureuse dont le sens n’est jamais fermé par une explication ou par l’utilisation des mots. C’est, en soi, un bijou d’album jeunesse.

Adapter cette oeuvre magnifique constitue donc une gageure : pas de narration, pas de focale claire, une ligne graphique très forte, le défi relevé par Eric Domenicone et Yseult Welschinger (qu’iels analysent dans Manip n°79) est à la taille de leur expérience et de leur talent. Iels font le choix de rester très proches du dessin d’origine, et d’ailleurs une grande partie de leur décor et de leurs marionnettes gardent les deux dimensions de l’image à plat… en y ajoutant évidemment le mouvement, mais également la profondeur sur plusieurs plans, et les jeux d’échelle.

 

Une mise en scène fine et audacieuse

La scène porte plusieurs écrans qui peuvent se faire plus ou moins opaques, et offrent la possibilité d’y projeter des images, de jouer en ombre derrière, ou de circuler entre eux comme dans une forêt stylisée. Pour autant, certains personnages se détachent pour muer en marionnettes tridimensionnelles – marionnettes portées, à tiges ou à gaine – en même temps que le corps des marionnettistes et du musicien qui les accompagne sont présents au plateau. Cela donne une complexité à la proposition qui est discrète mais fort agréable, en même temps que cela enrichit le travail fait sur la profondeur et sur le caché-révélé.

A mesure que ET PUIS avance, des images somptueuses dénotent le passage des saisons, une table de manipulation est roulée au centre de la scène pour y accueillir certaines marionnette, quelques films de forêts réelles – et d’engins de chantier qui semblent les détruire en partie – viennent s’insérer au sein des images dessinées. Sans drame mais peut-être pas sans concurrence, en tous cas perpétuellement en interaction, les humain·es, les outils, les animaux, les plantes, le paysage même – son lac, ses montagnes… – s’influencent mutuellement, s’adaptent les un·es aux autres, évoluent vers une scène finale qui pourrait indiquer le triomphe d’homo economicus aussi bien qu’elle pourrait représenter une grande réconciliation de tout le vivant. Cette chute, qui se prête à toutes les interprétations, est en soi une source de stimulation de l’imaginaire et de la sensibilité… il paraît d’ailleurs que parents et enfants ont tendance à y lire des choses fort différentes !

 

Des marionnettes multiples, une manipulation tout en douceur

Les marionnettes – au sens très large, puisque des points lumineux sont par exemple utilisés pour figurer ce qu’on s’imagine être des lucioles – sont manipulées tantôt avec vivacité, tantôt avec la langueur qui sied à une nature qui prend son temps, en tout cas toujours avec fluidité. Les allers-retours entre les différents plans présentés par les écrans de la scénographie, avec la table de manipulation, avec l’espace même de la salle, composent un ballet de gestes qui, en lui-même, vaut le coup d’œil. Cela justifie, à soi seul, le fait que les marionnettistes soient à vue. Yseult Welschinger et Faustine Lancel (qui jour en alternance avec Alice Blot) ont le geste précis, le mouvement souple, et la présence en scène du musicien qui les accompagne de sa clarinette rend l’espace scénique vivant et animé, au-delà même de l’espace de la narration.

Les marionnettes, on l’a signalé, peuvent revêtir de nombreuses formes : dessinées, en papier 2D, en 3D, leur niveau de détails n’est pas toujours le même. Pourtant, tout cela reste parfaitement cohérent, y compris quand une partie des images sont produites en théâtre d’ombre – nettes, élégantes. Une même créature peut être tantôt représentée par un type de marionnette, tantôt par un autre, voire évoluer en plein milieu d’une scène, se détacher par exemple de la 2D pour venir prendre place dans l’espace en 3D au moyen d’un glissement parfaitement maîtrisé. Les animaux ont parfois des comportements anthropomorphes – tels ces cervidés qui se font des baisers – et ils côtoient d’étranges hybrides hommes-outils, Aphrodite, un petit garçon, un ours en peluche… L’imaginaire proposé est non seulement plastiquement beau, il est également extrêmement riche.

ET PUIS est un spectacle de marionnette que chaque enfant, et, à la vérité, chaque adulte, devrait avoir la chance de voir un jour : étonnant, poétique, inventif, espiègle, il dénote une magnifique intelligence de la part de ses créateurices et de ses interprètes. Télérama lui a donné 4T… et j’approuve pleinement cette distinction !

(leur spectacle L’Amie vaut également le détour : article ici)