
Faire le beau de la cie trois6trente (c) Ivan Boccara
Avec Faire le beau, Bérangère Vantusso – cie trois6trente s’empare d’un sujet qui peut sembler simple au premier abord, mais qui recèle des complexités qui en font un excellent objet de théâtre : le vêtement, qui révèle toutes ses subtilités quand on s’intéresse à la façon de le choisir et de le porter. Un spectacle de théâtre très visuel, où la matière textile et sa déclinaison en pièces règnent en maître. Une proposition vivifiante, pleine d’esprit et d’humour.
C’est pour moi si :
- j’apprécie de ressortir du théâtre en ayant l’impression d’avoir compris ou appris quelque chose, en même temps que j’ai pu apprécier la qualité formelle de l’oeuvre
- j’aime le théâtre visuel, particulièrement quand des ressorts marionnettiques sont cachés dans la mise en scène
- j’aime que la finesse d’un spectacle soit aussi bien dans son esprit que dans son humour
Dis-moi ce que tu revêts et je te dirai qui tu es
Comme la plupart des bons sujets, celui de la tenue vestimentaire peut sembler superficiel quand on l’envisage d’abord : trop banal, trop quotidien pour prêter à un traitement théâtral intéressant.Cependant, quand on commence à décliner les tenues – celle que l’on choisit mais aussi celle qui est imposée, le costume qui dit le métier, l’uniforme qui dit la fonction, le déguisement qui répond à un folklore… – on s’aperçoit que le vêtement joue : en signifiant, en mettant en évidence ou au contraire à distance, il s’inscrit dans un ensemble de codes sociaux qui en font le vecteur de multiples messages comme le creuset de multiples enjeux.
Il faut reconnaître que l’intuition de ce sujet comme offrant une belle prise à un traitement dramatique est aidée par le fait que le théâtre est l’un des lieux où, par excellence, le maniement subtil de tout le registre symbolique de la pièce vestimentaire est élevé au rang d’art. Les costumiers et les costumières de théâtre – et c’est l’occasion de saluer le travail fait ici par Sara Bartesaghi Gallo, assistée de Marion Montel – savent aussi bien que leurs collègues des maisons de haute couture ce que le vêtement cache ou révèle, indique de la personne qui le porte, déploie autour d’elle un réseau de préjugés et de sens avant même qu’iel n’ouvre la bouche. Et puis, de nombreux rituels autour du vêtement sont hautement théâtralisés : qu’on pense seulement aux défilés de mode, événements ritualisés et aussi soigneusement mis en scène qu’un opéra… ou une pièce de théâtre.
L’humain·e au coeur de son vêtement
Quelque part, Faire le beau pourrait se résumer à un long défilé : pour l’essentiel, la pièce consiste à faire changer de tenue aux six interprètes en scène – cinq comédien·nes et une musicienne – afin de construire des discours et des situations qui servent de révélateur aux différentes fonctions des vêtements. Cette présentation simplificatrice masque cependant tout ce que le spectacle à de subtil : en composant un choeur ou au contraire en opposant les interprètes, en faisant correspondre la tenue au discours et à la situation ou au contraire en les décalant, il produit un registre d’effets qui permet de faire jaillir non seulement le sens mais aussi le rire. Si le spectacle repose mécaniquement sur l’action de s’habiller mais aussi de se déshabiller, il explore un éventail de possibilités en la matière : s’habiller soi-même, ou à vue, n’est pas la même chose que d’être habillé·e, ou que de s’habiller en cachette, ou que d’empiler les tenues de façon à créer la surprise quand on les effeuille.
C’est pourquoi les comédien·nes sont au cœur de la proposition. Bérangère Vantusso ne s’intéresse jamais aux objets que comme un moyen pour atteindre l’humain. Ce qui l’intéresse ici, ce sont les rapports sociaux et intimes qui se tissent autour des vêtements, ce qui est de l’ordre du vécu ou du sentiment. Il importe donc de montrer comment ces personnes qui sont sur scène traversent différents états, de l’angoisse lié au choix de la bonne tenue à l’euphorie liée aux célébrations carnavalesques. C’est en somme le programme qu’annonce la première réplique de la pièce : « C’est dramatique ! », s’exclame Camille Grillères, donnant ainsi le la d’un spectacle qui ne manque jamais une occasion de jouer sur l’imbrication des sens et sur la polysémie des signes.

Faire le beau de la cie trois6trente (c) Ivan Boccara
La dramaturgie malicieuse naît de l’entrecroisement de saynètes
La proposition faite par Bérangère Vantusso est ainsi très ludique – et les interprètes l’ont bien compris, qui s’amusent manifestement de toutes les frictions et de tous les espaces de folie et d’absurde que leur laisse le spectacle. Les comédien·nes de la Jeune Troupe du Théâtre Olympia – CDN de Tours séduit par sa vivacité et par sa capacité à passer d’un discours très apprêté, adressé au public, dans un code de jeu un peu surarticulé, à des scènes qui encapsulent le quotidien avec beaucoup de naturel. Félix Amard, Joséphine Callies, Claire Freyermuth, Camille Grillères et Luka Mavaetau ont une belle intuition du rythme de la proposition, qui demande à ce que l’énergie se libère dans les passages les plus physiques pour créer un équilibre avec les longs exposés textuels. Iels s’amusent manifestement à jouer avec les multiples niveaux de sens de Faire le beau – et cette malice rend le spectacle extrêmement agréable à suivre.
Le confort des spectateurices est d’autant plus grand que que l’écriture de Nicolas Doutey est intelligente mais pas absconse : l’auteur creuse son sujet en profondeur, y compris dans ses dimensions historique, philosophique, sociologique, sans jamais jargonner, avec le souci de faire réfléchir sans céder à la tentation de se distinguer en mettant la distance du sachant avec celleux qui reçoivent le discours. La construction du spectacle en saynètes qui s’agrègent pour produire la compréhension du sujet constitue une habile façon de rendre la dramaturgie digeste, particulièrement dans l’ère de la capacité de concentration raccourcie.
Bérangère Vantusso traite les deux phases où le discours se fait exposé de connaissance de façon très inspirée. La longue séquence historique sur le vêtement féminin en France depuis le Moyen-Âge, qui donne à comprendre tout ce que la tenue socialement imposée a de politique, est illustrée par ce que la metteuse en scène appelle un morphing, séquence lors de laquelle Joséphine Callies, telle une poupée qui n’a d’autre liberté que celle de prendre la pause, est habillée et déshabillée par ses camarades à un rythme frénétique tandis que ce qui ressemble à un cours magistral est débité en voix off. La séquence empruntée à Pierre Bourdieu, qui parle de La distinction avec clarté autant qu’intelligence, est portée sur scène par Félix Amard, qui change de tenue tout du long sans manquer une syllabe, en modifiant sa diction et sa posture pour l’accorder au stéréotype auquel sa tenue renvoie. Façon géniale d’illustrer en quoi les vêtements portés s’intègrent à un réseau d’enjeux et de significations sociales, en bref à un habitus, en même temps que la scène constitue une performance d’acteur parfaitement maîtrisée qui suscite une salve d’applaudissements tant le public est enthousiasmé.
La mise en scène comme une seconde peau
Côté scénographie, on reconnaît la patte toujours élégante de Cerise Guyon, avec laquelle Bérangère Vantusso collabore depuis de nombreuses années. En fond de scène, un demi-cercle de portiques métalliques tiennent des sortes de poches en tissu suspendues à des fils, dans lesquelles sont rangées des vêtements. Cela fait penser à des dossiers suspendus, ce qui renvoie à l’idée d’une bibliothèque de tenues. En même temps, ces pochettes d’inégale hauteur décrivent par leur juxtaposition une courbe sinueuse, et les interstices qui les séparent en font un mur qui n’est pas totalement occultant, laissant passer le regard et les lumières. Faire le beau recèle tout un jeu sur le caché-révélé, connecté à l’acte de s’habiller, qui se retrouve prolongé dans cette scénographie que complète cinq portiques mobiles qui servent d’abord d’écrans pour ensuite s’évider : qu’il s’agisse de servir de cadre au regard ou d’évoquer un miroir, ils aident la metteuse en scène à souligner combien le vêtement dialogue avec l’oeil.
La tenue a tout à voir avec le corps, avec ce qu’on en dissimule ou avec ce qu’on en montre, et Tatiana Paris, qui joue la musique du spectacle en direct, arrive à le manifester au travers de la façon organique dont elle interagit avec ses instruments. Parfois pop-rock mais globalement plutôt électro, la musique porte la marque audible de l’engagement physique de l’artiste qui frotte les cordes de sa guitare ou injecte des bruits divers dans ses boucles. L’ambition de l’inclure dans l’action qui se déploie sur scène n’est pas totalement réalisée, mais certaines de ses interventions sont brillantes, telle la chanson – une composition personnelle – sur la fréquentation de la piscine, qu’elle entonne en maillot de bain au milieu de la troupe.
L’acte de se vêtir, geste socialement situé
Faire le beau apparaît comme un spectacle drôle, enlevé, à l’intelligence vive mais qui réussit la gageure de ne pas être hermétique. Les images sont justes et parlantes, et l’engagement du corps produit une sorte de jubilation qui culmine dans la scène finale – même si la séquence dansée au milieu du spectacle a une fonction moins nette, et n’a d’autre mérite que de créer une respiration au milieu du texte. Signe que la proposition opère, on se prend à passer mentalement en revue la tenue que l’on porte pendant la représentation, et l’on regarde avec attention celle que portent les autres spectateur·rices à la sortie de la salle. Cette conscientisation de ce que nos vêtements engagent, de la façon dont ils nous déploient autant que nous les déployons, est à mettre au crédit d’un spectacle qui nous donne des clés pour mieux regarder notre monde social.
En réalité, si cette œuvre produit une frustration, c’est celle de ne pas pouvoir tirer tous les fils de son sujet. Sans même aller sur le terrain des conditions de production et de commercialisation – on sait tout ce que la fast fashion cristallise des travers de notre temps, au plan social comme au plan environnemental – le spectacle ne peut faire qu’effleurer certains des thèmes qui, chacun, mériterait sans doute une pièce à lui seul. Si la question de l’apparence du corps est rapidement abordée, et que certains aspects de la détermination sexiste et classiste du costume sont bien traités, on n’a que de rapides allusions par exemple à la nudité, à la séduction et à la sexualité. L’univers du sous-vêtement est le grand oublié du vestiaire – à part un magnifique slip paillettes du plus bel effet qui vient se glisser sous un costume –, des questions sociétales comme le gender fuck ou les signes religieux ostentatoires restent à l’arrière-plan… C’est la rançon d’un sujet trop bien choisi, riche de tellement de dimensions qu’on ne peut toutes les explorer, au risque de finir avec un collage en forme de patchwork où plus rien ne fait vraiment sens.
Faire le beau est une belle démonstration de ce que le théâtre peut être le lieu d’une exploration de l’humain·e qui nous élève et nous cultive sans pédanterie. C’est une œuvre ludique et plaisante, habilement construite, capable de séduire le plus grand nombre. Une jolie réussite, que ne fait que relever le plaisir de savourer quelques traits de génie de Pierre Bourdieu, à l’instar de cette phrase : « Le goût, finalement, c’est le dégoût du goût des autres. »
Le spectacle sera notamment du 12 au 20 mars 2026 au Théâtre Public de Montreuil – CDN, et du 8 au 10 avril 2026 à la Comédie de Béthune – CDN Nord – Pas de Calais.