
« Entrañas » de la compagnie El Patio Teatro (c) Clara Larrea
On peut ruser tant qu’on veut pour ne pas appeler un chat un chat et écrire d’Entrañas qu’il s’agit d’un « bijou » ou une « merveille » de façon à éviter d’employer le trop galvaudé « chef-d’oeuvre »… il n’en reste pas moins que ce spectacle de la compagnie espagnole El PAtio Teatro a été la révélation du festival Mima 2024, et qu’il mérite sans hésitation de figurer parmi les meilleurs du festival de Charleville 2025. Du théâtre d’objet poétique, extrêmement beau plastiquement, qui parle d’humanité avec une finesse et une délicatesse trop rares.
C’est pour moi si :
- j’ai besoin de me réconcilier avec la vie, avec la mort, avec les deux ou avec aucun
- j’ai un voire deux paquets de mouchoirs avec moi je veux passer des larmes au rire et du rire aux larmes quarante fois en autant de minutes
- j’aime les spectacles très poétiques, chargés de métaphores joliment trouvées et pleines de sens
Métaphysique par le théâtre
Entrañas pose d’emblée la barre assez haut, puisque la question qui résume le spectacle est rapidement posée : « Que sommes-nous ? ». Un assemblage d’organes, certes, et même un assemblage d’atomes, et une somme de souvenirs… Du point de vue de la science, au début, nous ne sommes pas grand-chose, et à la fin, on dit de notre corps qu’il n’en reste qu’un peu de phosphate de calcium, une fine poudre qui a vite fait de se disperser au vent. Est-ce là tout ? La médecine et la chimie permettent-elles de nous résumer à cela, ou y a-t-il quelque chose de plus, peut-être un supplément d’âme ?
Sans jamais s’aventurer sur le terrain du mysticisme, Entrañas répond en creux, par petites touches patientes accumulées tout au long des 45 minutes du spectacle. Le public est prévenu dès le commencement : les deux artistes sur scène – magnifiques Izaskun Fernández et Julián Sáenz López – ont plus de questions à la fin du processus qu’iels n’en avaient à leur point de départ. Qu’importe, si les questions sont essentielles ? Par exemple, si on se demande combien de larmes un corps humain peut pleurer, et s’il est possible de mesurer celles qui sont dûes à l’émotion ? Qu’importe, si les quelques réponses sont poétiques ? Par exemple, les yeux rétrécissent avec l’âge possiblement parce qu’ils sont fatigués de tout ce qu’ils ont vu, et peut-être que leurs paupières se plissent pour mieux voire, déjà, dans l’au-delà ?
La sensibilité au coeur
Il est facile, et souvent un peu creux, de dire d’un spectacle qu’il est « poétique ». Mais s’il y a bien un spectacle pour lequel ce qualificatif est vrai, c’est celui-ci. Ici, tout est métaphore, elles se logent dans le texte comme dans les images. Le coeur, dont les sourds battements retentissent aux oreilles des spectateurices alors que le noir se fait dans la salle, c’est l’organe qui fait circuler le sang, c’est l’amour aussi, c’est la vie enfin qui n’existe que parce qu’il pulse. La cicatrice c’est la trace laissée sur le corps après une blessure, mais aussi la marque laissée sur l’esprit par un traumatisme, et les plaies, toutes les plaies, peuvent être recousues par le soin donné à l’autre, par la délicatesse. Tantôt, cela passe par ce qui est dit – et ce qui est dit a été magnifiquement écrit –, ou par l’objet – soigneusement choisi –, ou par le geste – minutieusement déployé. Les souvenirs d’enfance se mêlent aux métaphores de la vie, de la mort, du deuil, de la maladie, du souvenir, de la douleur. C’est très touchant. Les questions posées sont à la fois belles et profondes : « Quelle place prend un corps absent ? » demande ainsi Izaskun Fernández en évoquant ses – et nos – disparu·es.
Bruno Latour aurait sûrement approuvé ce spectacle, qui sans cesse recoud la connaissance scientifique à l’imaginaire, l’étymologie à la pure poésie, l’exacte image photographique à l’ellipse métaphorique. Par exemple, si la peau est présentée comme notre plus grand organe, c’est pour préciser aussitôt qu’elle a besoin d’être touchée, embrassée, caressée pour que nous restions en vie. Les données scientifiques – le pourcentage de tel ou tel atome dans la composition du corps, le fait qu’ils ne sont pourtant constitués que de 1% de matière pour 99% de vide… – ne sont que des points d’appuis pour des images langagières ou visuelles qui déploient le sens des choses en lui accolant une part d’imaginaire.
Une expression artistique méticuleusement élaborée
Qui dit théâtre d’objet dit objet, et ces derniers sont d’une exquise finesse. On part de planches anatomiques à l’ancienne ou des modèles d’organes du corps humain, pour arriver à des moulages de membres en passant par de vieilles photographies sépia ou des cadres vides. Il y a, à vrai dire, deux marionnettes de poissons, qui apparaissent pour transformer des représentations de vaisseaux sanguins en paysage aquatique… Parfois, il s’agit de simples accessoires qui aident à camper une situation – de la vaisselle pour un dîner à table – mais la plupart du temps il s’agit bien pour les objets de servir de métaphores visuelles pour soutenir le propos. Un soupçon de magie permet, à l’occasion, de leur donner une aura de mystère supplémentaire.
Les deux artistes qui endossent le rôle d’explorateurices de l’intérieur le font avec un regard franchement adressé au public, un ton de voix à la voix docte et joyeux, des gestes très précis et délibérés qui ont une grâce chorégraphiée, une lenteur étudiée. Iels sont presque détaché·es, tel·les des conférencier·ères, en même temps qu’iels sont totalement présent·es, s’adressant au public avec bienveillance et empathie. Des pointes d’humour, des souvenirs cocasses particulièrement, parsèment la pièce, qui serait peut-être un peu chargée émotionnellement sinon, et l’un·e comme l’autre ont le talent pour faire rire ou sourire au moins entre deux images poignantes. Julián Sáenz López prend par exemple un malin plaisir à raconter comment son père est un homme qui ne pleure jamais, mais qui, souvent, a quelque chose dans l’œil qui le gêne. Pour celleux qui ne parlent pas couramment espagnol, un surtitrage permet de suivre le texte – dommage que la traduction ne soit pas toujours idéale, et que des fautes de frappe s’y soient glissées…
Entrañas reste un spectacle magnifique, qui laisse une empreinte durable sur le cœur. A tout le moins, c’est un spectacle plastiquement très beau. A voir, sans la moindre hésitation, en sachant que l’on risque d’attraper à cette occasion un petit quelque chose dans l’œil…