
« Je suis ma MAISON » de la Cie / Créature © Camille Gaspar
Le festival de Charleville 2025 comporte quelques audaces dans sa programmation, dont Je suis ma MAISON, un spectacle de théâtre d’objet et visuel de la Cie / Créature — Lou Broquin. S’il n’est pas programmé partout, ce n’est pas tant en raison de sa qualité, qui est grande, qu’en raison de son thème : cette fable s’articule en effet autour du personnage de Murmure, un·e dont on comprend, au travers des métaphores, qu’iel a été victime d’un viol. Un spectacle qui chemine intelligemment pour amener graduellement le·la spectateurice à comprendre d’où viennent la douleur et le mutisme du personnage, et comment le dépasser.
C’est pour moi si :
- j’ai des enfants en bas âge et je veux qu’iels comprennent que leur corps n’appartient à personne sauf à elleux
- je soutient la démarche d’un théâtre jeune public qui fait le travail de se confronter aux réalités que les premier·ères intéressé·es traversent, même si c’est dur
- je ne suis pas résigné·e à penser que le théâtre ne peut rien
- j’aime le théâtre d’objet bien pensé, visuellement beau, qui manie la métaphore avec intelligence
Un théâtre militant, pour la cause des enfants
De l’aveu même de sa metteure en scène, Lou Broquin, Je suis ma maison est un spectacle avec un but, au-delà de l’espace théâtral : faire en sorte que plus jamais cela n’arrive. « Cela », ce sont les violences sexuelles infligées aux enfants, un fléau dont les adultes sont responsables de les protéger… et cela peut passer, notamment, par les emmener voir la bonne pièce de théâtre. Ce spectacle entend donner un poids à leur parole, pour lutter contre la silenciation des victimes. Pour montrer à quel point le silence est une infection épouvantable qui prolifère sur la plaie laissée par l’agresseur. Pour montrer aussi qu’il n’est pas une fatalité. Plusieurs oeuvres artistiques s’intéressent aux violences faites aux enfants, et c’est tant mieux, mais rares sont celles qui ambitionnent d’outiller ces derniers et de rappeler leur rôle aux adultes.
Bien entendu, tout passe par la métaphore et par des détours. Murmure, dont on finit par comprendre pourquoi elle ne se comporte pas comme les autres enfants, vit dans une vallée idyllique qui nous est d’abord présentée : les montagnes et le lac sont des terrains de jeu, les ruisseaux bruissent, la communauté semble soudée, les enfants rient, la fête des cascades est pour bientôt… Pourtant, Murmure ne semble pas éprouver la même joie de vivre que ses camarades, refuse de parler et de manger, se terre la nuit sous ses couvertures. L’amitié et surtout l’écoute attentive de son camarade Paulo permettront à la vérité d’être dite : le voisin est entré dans la maison de Murmure par la force. La fable est très bien construite, dans la langue très belle et inventive de Sonia Belskaya : l’atmosphère se fait de plus en plus oppressante, jusqu’à ce que finalement tout soit libéré par la révélation.
Je suis ma MAISON ou la métaphore de l’objet et du territoire
C’est donc la métaphore de l’intrusion dans la maison qui sert de figure métaphorique à ce que les adultes identifient parfaitement comme un viol – les enfants n’ont pas forcément les mots où une représentation claire de l’acte, mais iels ont manifestement une bonne intuition de ce que l’on parle en réalité du corps de Murmure. C’est une image intelligemment choisie : il s’agit, après tout, de limites et de leur franchissement par la force, de territoire et du droit absolu à en refuser l’accès. C’est pourquoi les personnages sont ici représentés par des objets : non pas des marionnettes, et pas non plus des objets du commerce, mais de très jolies maisonnettes en bois verni qui ont été construites pour Je suis ma MAISON. Les enfants de l’histoire, elleux, sont représenté·es par des formes géométriques, qui font écho à celles que l’on retrouve sur les façades des maisonnettes en guise de portes et de fenêtres.
Ces objets ne sont pas tant manipulés que déplacés pour figurer, justement, des occupations du territoire de la vallée. Les enfants sont placés dans la montagne ou dans le village selon où ils se trouvent ; les maisons peuvent être disposées pour figurer le village presque littéralement, mais elles peuvent également être placées auprès des enfants pour figurer les parents – la maison, métaphore du foyer et donc du cocon familial – qui se tiennent auprès d’elleux.
De façon chorale, les deux interprètes, Manon Crivellari et Jeanne Godard, portent la narration et les quelques dialogues des enfants entre elleux. Il s’agit avant tout d’une fable, et la parole y a une place centrale : il est donc heureux que les deux comédiennes livrent le texte de façon claire, sans surjeu et sans pathos, avec un beau sens du rythme et de l’intensité – même si la piètre acoustique de la salle Nevers du festival mondial des théâtres de marionnettes ne les aide pas à être audibles. Leur présence, tour à tour légère et grave, a beaucoup de justesse. Elles donnent parfois l’impression qu’elle sont absorbées par un jeu très sérieux, comme deux enfants qui se recréent un monde avec leurs jouets en bois : c’est une belle réussite, et cela parle aux jeunes spectateurices dans le public. A certains moments-clés, Manon Crivellari interprète directement Murmure, pour de courtes scènes qui n’en sont que plus intenses.
Un cocon doux pour accueillir une histoire dure
La scénographie est très belle, avec une dominante de bois : outre les personnages-maisons et les personnages-formes, il y a de jolis arbres aux formes sinueuses, et l’espace de jeu est un grand plateau lui-même en bois. Un tapis de moquette accueillante occupe une large partie de ce dernier. Au lointain, un sorte de petit muret d’une soixantaine de centimètres de haut ferme la scène, recouvert de carreaux de faïence vert tendre, et un escalier monte vers une arche qui mène hors champ, dans les coulisses. Les couleurs sont simples et chaleureuses, et la lumière également, réparties en de multiples petites sources dont des globes placés à même le plateau. La musique est belle et douce. Tout cela forme un écrin rassurant, même si pour les besoins de l’histoire la nuit va se faire, et le dessous du tapis devenir une muraille qui écrase Murmure de son poids. L’organisation de l’espace et l’utilisation de formes géométriques rappellent — mais dans un tout autre registre — le travail de Séverine Coulon dans La vie animée de Nina W. (article ici).
Ce dispositif beau et efficace est fait pour pouvoir jouer partout, et pas seulement dans les théâtres équipés. C’est pertinent d’avoir conçu Je suis ma MAISON comme une forme qui peut aller jouer partout, et soit accessible à des publics autres que des urbain·es ayant accès des équipements culturels sur leur territoire. Pour compléter le dispositif, la compagnie intègre systématiquement à la représentation un temps d’échange à la fin du spectacle, et distribue un petit livret explicatif à la sortie de la salle pour aider les enfants et les parents à discuter du fond de la pièce. Cette dernière se déroule d’ailleurs largement sans représentation des adultes, qui n’ont pas su écouter sans doute, et n’arrivent qu’à la fin, dans un rôle protecteur qui est restauré – nous te croyons, ce n’est pas de ta faute, nous sommes là pour te protéger, ce qui t’est arrivé est interdit et ne se reproduira pas – : c’est de nature à offre une chute réconfortante aux enfants… et sans doute aux adultes également.
Évidemment, on ne peut qu’avertir les personnes ayant vécu des violences sexuelles qu’elles pourraient être bouleversées par Je suis ma MAISON. Mais, cette précaution étant prise, il me semble que cette œuvre, en plus d’être une proposition de théâtre visuel de qualité, rend un service immensément utile et important. Ce n’est qu’une voix dans le concert des voix qui doivent s’élever pour que cessent toutes les violences, particulièrement celle-là qui est horrible entre toutes – mais c’est une voix forte et claire, qu’il faut aider à faire entendre, particulièrement dans une société encore et toujours gangrenée par l’inceste et par l’étouffement de la parole des victimes.