
Journal d’une exploration sonore du Groupe N+1 © Céline Diez
Journal d’une exploration sonore est une expérience ludique, spectaculaire et immersive proposée par le Groupe n+1, accueilli du 21 au 28 février 2026 au MAIF Social Club. En partant de matières sonores récoltées en arpentant le territoire avec Christophe Havard, les artistes Mickaël Chouquet et Balthazar Daninos composent un paysage sensoriel complexe et intriguant, qui peut s’aborder de mille façons différentes.
C’est pour moi si :
- je suis un⸱e amoureux⸱euse de la montagne, des espaces peu domestiqués, de tous les vivants qui nous entourent
- je valorise les spectacles qui mobilisent moins exclusivement un regard frontal, et qui s’adressent autant voire davantage à d’autres sens
- j’ai envie d’être pleinement immergé⸱e dans des matières qui vont me submerger avec douceur
Une scénographie-installation de bois et de laine
Au début est le territoire grenoblois. Ou, plutôt, au début est le vivant autour de Grenoble. Ou, peut-être plus justement, au début est l’aventure de trois hommes qui décident d’aller écouter ce que leur milieu raconte. Qui, en l’arpentant, veulent découvrir le pays dont ils sont les habitants au même titre que beaucoup d’autres vivants. C’est une enquête de l’ici et du maintenant, une exploration située, un glanage de sons et de matières à faire du son.
En résulte d’abord un paysage sous forme d’installation à visiter et à vivre : le Jardin d’écoute. Une scénographie-monde accueillante, avec ses matières naturelles aux tons très doux, sa laine moelleuse, et des dizaines de lés de papier sur lesquels sont tracés à l’encre de Chine les noms de quelques-uns des êtres peuplant le territoire exploré : « pinson » voisine avec « morille » ou « rhubarbe ». A défaut de pouvoir inviter tous ces vivants dans l’installation, les signifiants valent pour les signifiés. Au centre, un petit bassin d’eau ; là, une bûche ou même un tronc ; plus loin, une belle pierre sphérique ou un étrange amas de branchages enchevêtrés.
Quand le Jardin d’écoute fonctionne comme installation, cet environnement dissimule quelques points d’écoute discrets qui permettent d’entendre certaines des paroles recueillies pendant la collecte. Quand Journal d’une exploration sonore joue, il prend pour scène l’installation qui se mue en espace théâtral immersif, où le public peut se placer un peu à sa guise, qui assis sur de petits bancs de bois brut, qui allongé sur le sol recouvert de laine. Cette disposition qui bouscule les positions figées et distribue les points de vue, autorise plus facilement l’exploration tactile de l’environnement en même temps qu’elle autorise une grande proximité avec les trois interprètes, est une excellente idée. Il est adapté aux jeunes publics, en même temps qu’il contribue à mettre tous⸱tes les spectateur⸱ices dans un autre régime d’attention.
Une dramaturgie de la rencontre
Que vit-on, alors, pendant Journal d’une exploration sonore ? Réponse : ni plus ni moins que ce qui était annoncé… ou presque. Il s’agit effectivement de rendre compte par le son mais aussi par l’image et par le geste de ce que les trois explorateurs ont traversé, et découvert en cultivant une sorte d’émerveillement naïf. Christophe Havard est certes musicien mais il est surtout passionné de field recording : aussi la forme première des échantillons ramenés de cette expédition. La neige qui crisse sous les pas. Le clapotement d’un ruisseau. La voix d’un habitant humain. Le chant d’un oiseau. Journal d’une exploration sonore, par moments, donne profondément envie de se laisser aller, de fermer les yeux pour mieux goûter ce son spatialisé dans la salle, et le récit qui se tisse autour.
Car le carnet de voyage n’est pas fait que de ces sons enregistrés. Il y a aussi, au sens propre, les carnets de Mickaël Chouquet et de Balthazar Daninos, qu’ils tiennent à la main et dont ils lisent des passages, mettant ainsi en mots le projet, les expériences traversées, leur propre cheminement intérieur à mesure que leurs pas les mènent d’un bout à l’autre du milieu exploré. Et puis il y a des objets rencontrés puis rapportés, et donc présents sur scène : pierre, branche, bûches, appeau à oiseau, autant d’objets qui re-ancrent le récit dans le concret d’un territoire, et qui sont aussi utilisés pour leurs propriétés sonores, quand ils « sonnent ». Ainsi par exemple des morceaux de bois peuvent-ils se transformer en instruments percussifs pour dialoguer avec la guitare de Christophe Havard.
Mickaël Chouquet et Balthazar Daninos se déplacent dans l’espace de jeu, passent d’un objet à un autre, d’un micro à un autre, la plupart du temps avec des gestes doux, patients, mesurés. On est rappelé au fait que les jeux d’enfants ne sont pas toujours si innocents, et les relations des Sapiens avec le reste du vivant pas si apaisées, quand Mickaël Chouquet utilise une branche pour fendre l’air autour de lui, tel un d’Artagnan combattant les Gardes de Richelieu. Globalement, les deux artistes ont cependant non seulement une voix précise, posée, très agréable, mais également une grande considération pour les objets, qui contribue à renouveler le rapport d’attention à l’espace et à la matière.
Un spectacle écologique et néanmoins anthropocentré
On est parfois un peu saturé de toutes ces choses à écouter, à regarder, à suivre, à sentir, à comprendre. Il faut accepter de lâcher prise, de choisir sa façon d’être dans l’espace, la façon dont on ouvre un sens plutôt que l’autre à la proposition. Parfois, tout de même, on aimerait avoir un petit moment de respiration, pour faire le point et se recentrer, mais toujours le Journal d’une exploration sonore passe d’une rencontre à une autre, d’un son à un autre, comme un ruisseau qui, pour être globalement calme, n’en coule pas moins sans interruption. Cela a tout de même l’effet, très positif, de provoquer une immersion dans toute cette matière, qui fait que l’on s’oublie totalement.
Il y a une petite part de merveilleux, dans ce récit assez concret, qui détaille principalement les péripéties de l’exploration. La scénographie familière mais avec quelques détails un peu étranges, prépare déjà les consciences à accepter qu’une part de poésie animiste sera du voyage. Explorer la densité des objets avec les oreilles, au travers des sons qu’ils produisent, est une façon de brouiller les repères de la perception. Quand le miroir d’eau se couvre de brouillard qui en déborde, quand on se rend compte que les gouttes qui en rident la surface proviennent d’un bloc de glace en train de fondre, quand les lumières se tamisent, quelque chose de presque mystique s’invite dans la pièce. Dommage que cela ne s’étire pas un petit peu, que la rencontre fascinante avec un poisson géant, qui nous fait basculer soudain dans une autre réalité, s’achève aussi vite qu’elle a commencé.
La somme des efforts qui ont été faits pour rendre compte de toutes les entités rencontrées, ce que nous aimons bien appeler la « nature », est tout à fait louable. On sent la richesse, la surprenante diversité, de ce qui est découvert par ces trois spécimens d’hommes qui ont enfilé leurs chaussures de randonnée. Mais la part belle reste aux voix des humain⸱es rencontré⸱es ou interviewé⸱es, qui prennent la parole plus longtemps que n’importe quel ruisseau. Sans compter le point de vue des deux narrateurs, Mickaël et Balthazar, omniprésent. Journal d’une exploration sonore ne se cache donc pas d’être ce qu’il est : le point de vue situé, et anthropocentrique, d’artistes qui promènent leur regard et leur écoute dans un paysage de montagne. On se dit par moments que c’est dommage, et que les matières sonores et tactiques ne sont pas loin de raconter une autre histoire, sous l’histoire, que l’on aurait bien aimé apercevoir par une petite lucarne !
En somme, Journal d’une exploration sonore est une œuvre très belle et ludique, avec une création sonore particulièrement recherchée et réussie, mais également de belles images et des matières et des objets très bien choisis. C’est un récit candide, parfois amusant, parfois poétique, qu’on peut apprécier à absolument tous les âges. Une très belle réussite.