L'imposture de la Big Up cie ©Mathieu Dutot

L’imposture de la Big Up cie ©Mathieu Dutot

Le samedi 14 février 2026, le CDN de Rouen-Normandie, autrement dit les Anges au Plafond sous la houlette de Camille Trouvé et de Brice Berthoud, organisait la première Nuit de la marionnette dans sa déclinaison rouennaise. Proposition séduisante, cadre renouvelé, difficile de résister à l’envie d’aller voir ce qui s’y tramait… Témoignage d’une nuit sans sommeil mais pas sans surprises !

 

Une formule familière, un cadre qui l’est moins

Les amoureux et amoureuses de la marionnette la connaissait bien, surtout s’iels étaient francilien·nes : la Nuit de la Marionnette était devenue une institution du festival MARTO, un rendez-vous incontournable pour les fêlé·es qui étaient prêt·es à y consacrer une nuit entière de 20h à 6h du matin. C’était joyeux, épuisant, éclectique, souvent bordélique, parfois inattendu, toujours généreux. Et puis cela a cessé, parce que le Théâtre Jean Arp, sans disparaître, a complètement changé son projet, et que sans cette ressource bâtimentaire, la Nuit s’est retrouvée sans abri…

C’était sans compter sur les Anges au Plafond. Longtemps implantés dans la banlieue Sud de Paris, fidèles compagnon·nes de route du Théâtre 71 à Malakoff, ils ont été aux premières loges pour voir la Nuit se faire. Et iels se trouvaient doublement équipé·es pour reprendre le flambeau : parce qu’iels ont un magnifique équipement, le CDN de Rouen-Normandie, et un complice particulièrement informé, puisque l’actuel directeur des productions du CDN n’est autre que l’ancien administrateur du Théâtre Jean Arp… Le CDN de Rouen-Normandie a donc accueilli sous son aile, pour la première fois ce samedi 14 février 2026, la Nuit de la marionnette. C’était écrit.

On y a retrouvé la recette francilienne, accommodée au lieu. Il y avait des grandes formes, devant lesquelles tout le public était en même temps réuni. Il y avait des petites formes, pour lesquelles le public était divisé en groupes plus modestes, avec la (délicieuse petite) frustration d’avoir la garantie de voir beaucoup de propositions mais pas tout, ce qui laisse des sujets de conversation – « Alors, c’était comment, vous ? » Il y avait un coin pour faire la sieste, une pause dîner en mode léger, la possibilité de grignoter toute la nuit, un petit déjeuner tartines-confitures offert aux jusqu’au-boutistes qui auront tenu jusque là. C’était un peu plus petit, mais le Théâtre de la Foudre au Petit Quevilly est un lieu très accueillant, et il se prête bien à l’exercice.

 

Cabaret Love de la cie Théâtre de Romette ©Quévin Noguès

Cabaret Love de la cie Théâtre de Romette ©Quévin Noguès

La Nuit, tout est affaire de rythme

L’une des différences avec une Nuit à l’ancienne est qu’on a dansé. Les habitué·es du répertoire des Anges s’y attendaient un peu : le Bal marionnettique est venu injecter son énergie et sa bonne humeur vers minuit et demie. C’est un spectacle généreux, participatif, intensément joyeux, carnavalesque, où la Faucheuse ne s’invite que pour être ridiculisée. Surtout, le Bal se fait en musique, avec ici trois musicien·nes sur scène, et cela a insufflée une sacrée vie au hall du théâtre. Le Bal se danse, et il invite toutes les personnes présentes à s’emparer d’une marionnette, d’un masque, d’un costume, pour entrer dans la ronde. C’était anarchique par moments, jamais ennuyeux, jamais répétitif. A ce moment de la soirée où l’énergie aurait pu retomber, c’était on ne peut plus indiqué. Les spectateurices allaient, venaient, tantôt dansaient et tantôt regardaient un verre à la main, et cette simplicité, cette liberté qui font l’incroyable force de cette proposition géniale étaient très bienvenues.

Le Bal a mis du rythme, donc, et qui connaît la Nuit de la marionnette sait que le rythme est le nerf de la guerre – même si on a pu constater une nette hémorragie de public à la fin de la dernière danse, à une heure tout à fait respectable. Sans le juste rythme, difficile de ne pas piquer du nez, la fatigue a tôt fait d’embusquer les plus déterminé·es à tenir jusqu’au matin. Au Théâtre Jean Arp, il y avait toujours des couacs – et cela faisait partie du folklore, c’était source de rencontres inopinées dans des recoins du théâtre où on se retrouvait coincé, ou de discussions de trente minutes avec de parfait·es inconnu·es pour meubler les retards des spectacles. Cela donnait quelque chose de spontané à l’événement. Ici, au Théâtre de la Foudre, on a été impressionné·e : de couacs, il n’y en eut aucun, ou presque. Toute la Nuit s’est donc déroulée avec professionnalisme et précision… risquant peu de décevoir les nostalgiques d’une formule plus anarchique, l’immense majorité du public étant, ici, rouennais, et ne risquant donc pas de faire ce genre de comparaisons. Autre époque, autre finition !

 

Manipeste pour la Feste de la cie Nuit Rouge ©cie Nuit Rouge

Manipeste pour la Feste de la cie Nuit Rouge ©cie Nuit Rouge

 

La surprise, l’âme de la Nuit

La Nuit de la marionnette, c’est entre autres un moment pour voir quelques « grands » spectacles : par la taille du plateau, mais aussi un peu par la réputation, des « stars » qu’on a envie de découvrir ou de revoir, et qui sont un peu des valeurs sûres. Dans ce rôle, le lever de rideau s’est fait samedi avec L’imposture, seule-en-scène de Lucie Hanoy de la Big Up cie : un spectacle bien rôdé, toute cette expérience étant mise au service d’une proposition dont il a parfois été dit qu’il s’agissait de stand-up marionnettique. Cela résume bien les choses, mais cela ne doit pas faire oublier l’existence de vraies scènes jouées avec muppets et kokoschka, non plus que cela ne doit cacher l’écriture scénique exigeante qui sous-tend l’ensemble. Un spectacle pétri d’humour, de modestie, de tendresse, très bien reçu par le public rouennais.

Public qui était de ce fait déjà parfaitement chauffé quand au moment d’aborder le second spectacle sur le grand plateau : le Cabaret love de Johanny Bert – cie Théâtre de Romette. Un one-marionnette-show avec HEN, un·e personnage non binaire qui a par ailleurs un autre spectacle à son nom, et qui vient ici pousser la chanson dans l’écrin d’un castelet tout en moumoute rose. Il y a beaucoup d’humour, c’est enlevé, la sélection de chansons n’est pas sans piquant, surtout si on considère la date à laquelle se tenait la Nuit : un 14 février – et puis on entend trop rarement ce petit bijou qu’est Je Ne Veux pas de Ton Amour de la regrettée Barbara Weldens, alors on ne boude pas son plaisir. La manipulation est fluide et précise, Johanny Bert a une sacrément belle voix, et Cyrille Froger le musicien accompagnateur est en tous points magiques. Le public était plus que conquis.

Mais le sel d’une Nuit de la marionnette, c’est la rencontre imprévue avec un spectacle que l’on attendait pas, la joie de se faire surprendre, la confiance avec laquelle on se lance dans un marathon de propositions que l’on ne connaît pas mais dont on espère le meilleur. Et dans cette nouvelle Nuit il y avait un petit morceau de quasi-improvisation, un moment de prise de risque qui valait la peine qu’on y assiste, et qui donnait un peu envie : un Boeuf marionnettique, pas loin de 4h du matin, où quelques-un·es des artistes présent·es, qui n’avaient presque pas eu de temps de préparation, proposaient des essais, des esquisses, des saynètes à savourer telles quelles. Une très belle idée.

Et puis, pour moi qui avait déjà vu tous les spectacles de la programmation, un coup de coeur tout de même : Manifeste pour la Feste de la cie Nuit Rouge, un spectacle faussement foutraque et en réalité très malin, où les spectateurices sont accueilli·es par deux médecins venus tout droit du Moyen-Âge pour expliquer toutes les mesures prophylactiques à mettre en oeuvre pour lutter contre une épidémie de peste. Le théâtre absurde glisse rapidement vers la marionnette grand-guignolesque quand des entrailles d’une personne fraîchement trépassée se mettent à sortir marionnettes, fables et chansons. Humour grinçant, talent pour l’improvisation, un spectacle pas propre et pas consensuel qui réveille à toute heure !

 

Erotic Michard d'Angélique Friant ©cie Succursale 101

Erotic Michard d’Angélique Friant ©cie Succursale 101

Le plaisir jusqu’au matin

Toutes les propositions de spectacles valaient largement le détour parmi les petites formes. Elles étaient généralement plutôt anciennes, ce qui est une très jolie manière de proposer au public d’aller à la rencontre de propositions qu’il ne trouverait pas facilement en dehors de la Nuit. La cie Tro-heol est venue présenter La Mano, un spectacle de… 2003 ! Un bonheur : un personnage attachant, une variation bien pensée sur le thème du dédoublement et de la tension corps marionnettique – corps du marionnettiste, un humour cinglant et sanglant… Dans la même veine, La caravane de l’horreur de la cie Bakélite est une sacrée aventure pour se faire peur à 17, entassé·es dans une petite caravane, enfermé·es avec un narrateur inquiétant et une affaire de féminicide sordide traité·e comme un film d’horreur de série B. Alan Floc’h y a pris un malin plaisir à terroriser le public de la Nuit, qui en redemandait… mais peut-être pas tout de suite, le temps de se remettre de ses émotions.

En réalité, on discerne en définitive comme quelque chose d’un thème autour de l’amour, dans ses versions les plus détraquées éventuellement, dans cette Nuit telle qu’elle est programmée à Rouen… Clin d’œil à la Saint Valentin ? En effet, le spectacle Erotic’ Michard, pépite d’intelligence d’Angélique Friant – cie Succursale 101, se résume à un effeuillage érotique, mais avec cette nuance que la strip-teaseuse est la marionnette d’une femme de peut-être 80 ans. Idée simple mais traitement subtil, pour une incroyable densité dans l’émotion et dans le propos. Et Tire-toi de mon herbe Bambi ! de la cie La Cour Singulière est l’histoire – macabre mais désopilante – d’un homme et d’une femme, de leur amour pour leur maison avec piscine, et de leur désamour complet pour les biches qui ont la prétention de partager leur jardin.

Tout cela remplissait joliment une Nuit tantôt drôle tantôt émouvante, qui s’est achevée sur le magnifique film d’animation Noon, le pain de Téhéran, un court-métrage de Roshan Roshanak avec la collaboration de Polina Borisova qui est par ailleurs une brillante constructrice de marionnettes. Ce film est visuellement magnifique, avec un travail sur les textures et les contrastes de matières à la fois très audacieux et totalement juste. Sur le fond, le récit auto-biographique d’une jeune femme qui grandit en Iran pendant la guerre avec l’Irak puis s’exil à l’étranger, et pour qui l’odeur du pain des boulangeries de Téhéran reste comme une madeleine de Proust qui arrime ses souvenirs à son pays, est déroulée avec beaucoup de sensibilité et de pudique retenue, malgré tout ce qu’elle a de tragique. C’était un chute inattendue, un peu décalée par rapport aux autres propositions, mais bienvenue, au moment de la Nuit où la pratique francilienne était plutôt de programmer des spectacles expérimentaux, étranges, qui tiraient partie de la fatigue du public pour tenter de l’emmener plus loin qu’il n’aurait peut-être osé s’aventurer à l’ordinaire…

En tous cas, on peut dire que cette première édition rouennaise était une réussite. Et qu’il serait bien agréable que l’expérience se répète !