
Une histoire autrichienne de la cie Les Maladroits ©Pierre Grosbois
Au Mouffetard CNMa, du 10 au 18 avril, Une Histoire autrichienne de la compagnie Les Maladroits (mise en scène et direction d’acteur : Benjamin Ducasse / mise en scène et jeu : Arno Wögerbauer) transforme une enquête familiale en théâtre d’objets minutieux. Avec allumettes, briquets, archives et petites machines à faire surgir l’Histoire, Arno Wögerbauer remonte les traces laissées par un grand-oncle au passé incertain, frayant un chemin au travers du doute, dissipant les mythes familiaux, avec la volonté de trouver la vérité au milieu de la boue de la machine de propagande nazie.
C’est pour moi si :
- je m’intéresse à cette période de l’Histoire et au devoir de mémoire, et je me dis que l’Histoire autrichienne est aussi une Histoire française…
- j’aime le théâtre d’objet intelligemment construit, amplifié par l’utilisation de la vidéo
- j’apprécie le théâtre documentaire romancé, présenté à la manière d’une enquête
Une pièce en forme d’enquête généalogique, sur fond de nazisme
Le point de départ est romanesque : un homme du 21e siècle, notre contemporain, découvre dans les affaires de son grand-oncle autrichien après sa disparition des cahiers de propagande, un album de vignettes des dignitaires du IIIe Reich, des traces matérielles d’un passé longtemps resté caché. Aux souvenirs plutôt truculents de séjours au ski – « Il y a des sapins et des Autrichiens partout ! » s’exclame l’adolescent amateur de foot, dans un flashback dans la fin des années 90 – succèdent les scènes réimaginées de la vie de l’oncle Leopold. On comprend rapidement que Lukas, le petit-neveu, en rejouant la vie de ce proche aimé, met rapidement en doute les histoires qu’on lui a léguées.
De là naît une question simple et redoutable : comment un membre de sa propre famille, qui semblait familier, a-t-il pu traverser les années nazies en Autriche ? Fut-il membres des Jeunesses Hitlériennes contraint et forcé, ce grand-oncle qu’on découvre affabulateur, fut-il membre de la Wehrmacht malgré lui ? Les Maladroits installent cette tension graduellement, les allers-retours avec un passé pas si lointain ouvrant une brèche de plus en plus vertigineuse dans les certitudes du personnage, jusqu’à le confronter avec l’horreur de Mathausen…

Une histoire autrichienne de la cie Les Maladroits ©Pierre Grosbois
Une mise en scène minutieuse de l’approche d’une vérité brûlante
La mise en scène répond à cette enquête par un bel artisanat du détail. Un téléphérique miniature traverse le plateau fermé au lointain par des panneaux blancs aux contours irréguliers, comme un paysage de crêtes alpines. Ces mêmes panneaux accueillent les traces de la recherche documentaire : une carte postale, une photo, des documents d’époque couverts d’aigles du Reich – le symbole de la croix gammée, évoqué, n’est jamais représenté sur scène – et voilà le mur d’indices de l’enquêteur qui prend forme. Au sol, des tapis d’herbe verte, et une série de caisses en bois blanc montées sur roues qui vont pouvoir venir recomposer l’espace scénique au gré des besoins.
Surtout, plusieurs tables sur roues construites en bois clair peuvent être tirées des coulisses pour reconstituer des décors. Première scène ainsi figurée, une parade militaire lors de l’Anschluss recréée à l’aide d’objets de la famille du feu : allumettes plantées en rang serrés, zippos alignés comme des véhicules à la parade, chalumeaux en guise de chars d’assaut, ce paysage miniature nous est donné à voir à l’aide de la caméra d’un téléphone envoyant ses images à un vidéoprojecteur qui les fait surgir sur les panneaux blancs à fond de scène. La compagnie Les Maladroits utilise là un vocabulaire qu’elle maîtrise bien, mêlant artisanat du théâtre d’objet et modernité de la vidéo, avec une inventivité et une lisibilité en même temps qui sont à saluer. Ce théâtre d’objet en vue subjective est capable de rendre sensible la fragilité de cette mémoire reconstituée, comme il est capable d’émouvoir quand une série d’allumettes cassées sont découvertes au détour d’une rue, figurant des opposants au régime nazis sans doute sur le point de se faire lyncher ou abattre sans autre forme de procès.
La confrontation entre les documents papier et l’univers du feu dit quelque chose du caractère hautement inflammable de cette archéologie familiale, et de la raison pour laquelle certains, comme le personnage du père, font tout pour ne pas s’y intéresser. On pense évidemment à la métaphore qui consiste à jouer avec le feu… Mais quand, finalement, Arno Wögerbauer enflamme une pochette d’allumettes, et qu’un panache de fumée s’échappe d’une espèce de chope en étain suffisamment haute et élancée pour figurer une cheminée, on réalise que la crémation évoque également des choses bien plus atroces liées à cette période de l’histoire occidentale…

Une histoire autrichienne de la cie Les Maladroits ©Pierre Grosbois
Une histoire autrichienne, une histoire française ?
Le spectacle convainc surtout dans la mesure où il creuse cette ambivalence sans la forcer : la mémoire contre la vérité des faits, le mythe familial contre les preuves matérielles. À hauteur d’adulte qui se bat avec ses souvenirs d’ado, pris dans le vertige de la confrontation entre son intellect qui lui révèle ce qui était caché et sa loyauté envers un grand-oncle qui était comme un grand-père, Lukas explore le passé avec une inquiétude lucide. En lui luttent la honte, voire le dégoût, l’affection et le désir de comprendre – « Non seulement tu étais nazi, mais en plus tu étais complètement mytho ! » s’exclame avec rage le personnage, confronté aux incohérences des histoires que Leopold racontait sur ses activités dans la Wehrmacht.
Cette intention dramatique est juste, et elle fournit la tension qui alimente en énergie toute la pièce. Pourtant, il manque quelque chose, un petit rien, pour que nous soyons pleinement capté·es par cette histoire. Peut-être a-t-on du mal à avoir l’impression que l’acteur croit pleinement à cet enjeu ; peut-être les allers-retours entre les différents temps de la narration nous tiennent-ils à distance, à moins qu’il ne s’agisse des artifices scéniques d’exposition des éléments documentaires, telles ces affiches très brechtiennes qui annoncent des dates et marquent des repères temporels. Même si Arno Wögerbauer passe avec aisance et précision d’un personnage à un autre, peut-être Une histoire autrichienne peine-t-il à trouver son équilibre entre récit intime et documentaire historique. À force de sonder les abîmes du doute, il s’interdit peut-être de donner davantage de relief au personnage de Leopold et de donner de la consistance aux sentiments de honte et de culpabilité qui sont le ferment du mensonge et de la dissimulation.
Il n’empêche : Une histoire autrichienne demeure un spectacle très recommandable, parce qu’il prend un sujet difficile à bras-le-corps sans le réduire à une démonstration. Son intelligence tient à ce qu’il utilise les objets comme supports de mémoire, et que cette mise en scène d’un déni familial n’est que la métonymie de sociétés occidentales qui ont déployé des trésors d’inventivité pour réécrire leur histoire plutôt que d’affronter leurs démons. On a beau ne pas sortir bouleversé· de la représentation, on se dit tout de même que le travail de mémoire sur la collaboration très volontaire d’une partie substantielle de la société française n’a jamais vraiment été faite, et que ce manque d’acceptation des recoins les plus sombres de notre psyché collective nous amène aujourd’hui à ce que les séductions des héritiers de Vichy soient opérantes sur une partie non négligeable de l’électorat…