"Mytho ! ép. #3 - De Jason, Médée, et la toison d'or" de la cie Tekha Hepta © Tekha Hepta

« Mytho ! ép. #3 – De Jason, Médée, et la toison d’or » de la cie Tekha Hepta © Tekha Hepta

 

Mytho, la série d’épisodes théâtraux dela compagnie Tekha Hepta qui revisite la mythologie grecque, est passée le temps d’un week-end par le Théâtre aux Mains Nues. L’occasion de découvrir l’épisode 3 : De Jason, Médée, et la toison d’or. En utilisant la forme du pop-up et du théâtre de papier – mais pas que – la pièce est une aventure en solo pour la comédienne et autrice Anne-Laure qui nous rappelle à cette occasion que Jason, sous le regard des dieux et des déesses, mériterait plutôt qu’on le qualifie d’anti-héros, de la même façon que Médée est moins univoque qu’on ne se la représente souvent.

 

C’est pour moi si :

  • je suis curieux·euse de découvrir la mythologie grecque dans une version stimulante, vivante et digeste
  • j’attache de l’importance à une interprétation précise et exigeante
  • j’aime qu’on me propose d’imaginer grand à partir d’éléments simples, posés sur une table

 

Tourner les pages du mythe

Qu’y a-t-il de neuf à propos de Jason, de Médée, des Argonautes, de la toison d’or ? Sans doute rien, encore qu’on puisse constater avec Rodolphe, le personnage-narrateur de cette épopée, que l’histoire de Jason est souvent quelque peu amputée de sa fin peu glorieuse, fin dont on se dit qu’il n’est pas inutile de se remettre en tête à l’ère du culte des leaders charismatiques prétendument infaillibles… En tous cas, la compagnie Tekha Hepta fait le pari que la mythologie grecque peut être captivante, et qu’elle est matière à récits à porter au plateau – pari peu risqué, la démonstration en a été faite tellement de fois qu’on ne peut pas les compter. Ce qui fait l’originalité de la pièce De Jason, Médée, et la toison d’or, c’est son dispositif marionnettique.

Ainsi, le jeu se fait presque entièrement sur une table, dans un tout petit espace – à part une sortie à cour pour montrer une carte maritime du périple des Argonautes, carte placée à la verticale sur un chevalet et qui recèle de petites fenêtres accueillant des saynètes un peu à la manière d’un calendrier de l’avent. Sur la table, un grand livre dont les pages constituent autant de décors en pop-up dans un code esthétique sobre, en noir et blanc, plutôt symbolique : arbres, palais, trirèmes se déploient au fur et à mesure qu’il en est besoin, avec parfois une délicatesse de détails qui contredit la simplicité première des propositions.

 

Papier et figurines

Au milieu de ces décors se baladent des personnages qui ne sont pas exactement des figurines de papier, au sens d’effigies en 2D. Médée, Jason et consorts sont représenté·es par des figurines en volume, souvent singularisées par un code couleur car elles ne sont que très peu figuratives, voire pas du tout : parfois une chevelure donne une indication, mais dans l’ensemble il s’agit de silhouettes abstraites. Pour autant, on suit aisément qui est qui, la convention consistant à se saisir de la figurine en train de parler pour l’animer permettant de suivre facilement les dialogues. On se dit à certains moments que tout cela bouge beaucoup pour la seule raison d’indiquer quel personnage est en jeu, ce qui contraste avec la simplicité du dispositif, et on se prend à se demander ce qu’aurait donné un parti-pris de manipulation du type du jeu par délégation hérité de François Lazaro. Et les infidélités au dispositif, qui consistent à faire intervenir des statuettes de taureaux parfaitement figuratives, ou des marionnettes-doigts, ou des objets tirés d’un sac, permettent des effets de contraste parfois bienvenus… mais incitent aussi parfois à se poser la question de la pertinence de ces accidents.

Ce n’est pas à dire en tous cas que les figurines qui ne sont pas en jeu sont mal utilisées dans De Jason, Médée, et la toison d’or. Notamment, une jolie astuce dans la mise en scène signée Thierry Jozé permet de figurer l’Olympe sous forme d’une sorte de balcon, depuis lequel les divinités observent les passions agitant les mortels, en se délectant du spectacle qu’elles ne manquent pas de commenter. Théâtre dans le théâtre dans le théâtre… Il y a là un ressort tragi-comique selon que les relations interpersonnelles des dieux et des déesses les montrent dans leur mesquinerie jalouse, ou qu’au contraire la puissance surplombante avec laquelle ils et elles influent sur les destinées humaines donne son épaisseur tragique aux comportements paroxystiques des personnages humains.

 

Une dramaturgie du récit dans le récit

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas dans la manipulation que réside la plus grande force de cette proposition : elle est dans la narration et dans le jeu. Du côté de la narration, on peut saluer la mise en récit, la clarté de l’histoire, l’agencement des entrées et sorties des personnages, et surtout la très bonne utilisation des interruptions du récit pour passer d’un univers à un autre. En effet, De Jason, Médée et la toison d’or fait coexister les péripéties des humain·es, l’intervention des divinités, et un méta-univers qui est celui de Rodolphe, l’adolescent qui, dans ce récit autour du récit, organise et anime cette représentation du mythe.

Par ses commentaires incessants – qui pourraient être gênants mais qui sont amenés avec tellement de naturel et si bien à propos qu’ils enrichissent au contraire la proposition en soulignant l’actualité des thèmes abordés – le personnage, sorte de clown blanc touchant de maladresse et d’authenticité, tend un miroir aux spectateur·ices. Quelques-uns des moments les plus savoureux de la pièce viennent des moments où Rodolphe s’adresse directement aux personnages du mythe, souvent pour s’insurger contre leurs comportements les plus excessifs, ou de ses fausses improvisations face à la page blanche que constitue la fin du récit, métaphore astucieuse de l’indicible et de l’immontrable — l’infanticide commis par Médée sur ses propres enfants.

 

Une incarnation qui tient de la prouesse

On pourrait craindre que Rodolphe ne soit un peu cringe : écrire puis incarner un adolescent est un exercice périlleux entre tous. Et, de fait, au premier abord, avec son zézaiement appuyé, son masque fait de blanc de clown, et son parler-jeune pas tout à fait raccord avec les expressions à la mode, on se dit qu’on va peut-être avoir du mal. Mais le jeu d’Anne-Laure la comédienne est si précis, si juste, malgré le fait qu’elle porte la totalité de l’interprétation des personnages et de la narration – qui est, du fait que le narrateur est un personnage pris dans sa propre histoire, à la fois intra et extra-diégétique –, qu’elle finit par complètement convaincre, et qu’on peut se laisser aller à la suspension de l’incrédulité.

C’est un sacré tour de force, surtout au vu de la densité du texte. Elle tient si bien le personnage de Rodolphe qu’elle peut se permettre des improvisations avec le public, et que tout incident venant gripper la machinerie scénique est immédiatement expliqué par un commentaire qui en désamorce la portée – le réel finit ainsi incorporé dans le récit, qui se déploie dans toutes les dimensions de la réalité durant le temps de la représentation.

En conclusion, on tient là un épisode solide, même si peut-être pas le tout meilleur, dans cette épopée sérialisée qui invite à tenter une lecture réactualisée de quelques-uns de nos mythes fondateurs. Puisque, en plus, on y éprouve un plaisir de spectateur·ice tout à fait vif, il n’y a pas de raison de se priver de le voir… par exemple en prélude à l’épisode 4, De Thésée, le garçon qui était le fils de rien ? (notre critique)