
YSS de Célia Hue (c) Clémence Herquin
YSS est un spectacle de théâtre sonore et d’objet, enrichi de dessins animés par rotoscopie. Une histoire intime et poétique, celle d’un marin qui rêve de naviguer autour de la Terre, portée avec beaucoup de délicatesse et de simplicité par Célia Hue du collectif AÏE AÏE AÏE. Une belle découverte vue au Théâtre aux Mains Nues.
C’est pour moi si :
- j’aime qu’un spectacle mêle le quotidien le plus banal aux rêves les plus improbables
- j’accepte volontiers que la proposition s’arrête à 30 minutes si c’est sa juste durée
- j’aime les compositions visuelles et sonores soignées qui à partir d’un petit dispositif déploient un univers immense
Homme libre toujours tu chériras l’univers
C’est l’histoire d’un village de pêcheurs sur la côte bretonne. Ou plutôt, c’est l’histoire des pêcheurs du village en question, qui se retrouvent tous les soirs au bar pour parler de leur rude métier. Ou plutôt, c’est l’histoire de l’un d’entre eux, un rêveur taciturne qui mettrait bien le cap sur l’ISS plutôt que de monter à bord du chalutier. Les étoiles stellaires plutôt que les étoiles de mer.
Un jour, il disparaît, et cette disparition occupe fort ceux qui restent, surtout son meilleur ami. Où est-il ? A-t-il accompli, contre toute vraisemblance, ce rêve fou qui l’habitait ? Et qu’est-ce que cela signifie pour ceux qui restent, ceux qui ont renoncé : doivent-ils jeter l’opprobre sur leur camarade pour mieux excuser leur propre manque de courage ou d’imagination, ou faut-il l’ériger en exemple et larguer les amarres à sa suite ?
La poésie délicate du théâtre d’objet
Pour mettre en scène ce récit – dont le sens restera ouvert, les images proposées pouvant aussi bien être des projections mentales que la réalité – Célia Hue emploie avant tout le théâtre d’objet, même si par moment des personnages sont aussi représentés par des figurines clairement anthropomorphiques. Ainsi, la scène d’introduction confond-t-elle le village et ses habitant⸱es, les maisons qui figurent le premier s’animant pour représenter une discussion animée au bar, chaque maison valant alors l’un des locuteurs.. tandis que la manipulatrice, pleinement à vue, prend aussi le rôle de la tenancière du lieu, ce qui est une trouvaille très juste.
C’est un théâtre d’images tout en délicatesse et en évocation qui se met en place. Partant d’une manipulation à la table, il se déploie un peu dans l’espace tout en restant, finalement, dans un espace assez restreint au centre du plateau. Plutôt que de proposer une pléthore d’images, Célia Hue se contente de quelques compositions simples mais évocatrices, en jouant habilement des effets d’échelle pour dézoomer jusqu’à l’espace extra-atmosphérique. L’ensemble est très propre et précis, les scènes sont construites avec le rythme qui leur convient, à la fois prenant et serein. Il y a là une maîtrise du matériau visuel qui est très agréable, en même temps qu’elle a l’élégance de sa discrétion.
Une fiction radiophonique autant qu’une pièce de théâtre
Un parti pris intéressant d’YSS est que le texte est enregistré, les voix des personnages étant interprétées par des comédiens qui les ont fixées en studio – cela fait immédiatement penser au spectacle Jean Clone du même collectif AÏE AÏE AÏE (notre article ici). Le travail est globalement bien fait – il y a une ou deux répliques qui ne donnent pas complètement juste – et ne nuit ni à la convention marionnettique, ni au rythme de la proposition.
C’est même une véritable fiction radiophonique qui est proposée, avec une création sonore qui, à la manière de la création visuelle, a l’élégance de la simplicité et de la précision : plutôt qu’une débauche de sons, on reçoit quelques ambiances très claires et quelques sons très travaillés et bien choisis. Cela contribue sans doute au côté onirique, un peu irréel, d’YSS : des sons très reconnaissables mais qui, parce qu’ils sont isolés d’une manière dont ils ne le sont pas dans la réalité, brouillent la frontière entre ce qui est artificiel ou fictionnel, et ce qui est réel.
Au final, on tient là un excellent spectacle, qui dans sa précision et sa poésie n’a absolument rien à envier aux grands. C’est une fort jolie proposition qu’il ne faut surtout pas se priver de découvrir si l’occasion se trouve !
Prochaines représentations du spectacle YSS les 13 et 14 mars 2026 au festival Méliscènes et du 25 au 27 mars 2026 au festival MARTO.